Questions Transcription Remarques

Transcription:

Transcription de l’extrait de “Un siècle
d’écrivains »,
consacré à Patrick Modiano
Bernard Rapp, présentateur de l’émission : Patrick
Modiano est l’un des romanciers les plus connus du
public. Ce n’est pas tant qu’il aime à se livrer,
et ses silences, ses hésitations, ses ratés, lors
de rares apparitions à la télévision, sont
aujourd’hui légendaires.
Non, Patrick Modiano est connu et probablement
aimé pour ses livres qui, les uns après les
autres, nous font entrer dans un univers qui lui
est totalement personnel et qui pourtant parle à
chacun d’entre nous. Son obsession des lieux, ses
rêveries, son vestiaire de l’enfance, sont autant
de repères pour les lecteurs qui sont toujours au
rendez-vous.
Patrick Modiano est un écrivain furtif, secret,
jamais aussi à l’aise que lorsqu’il n’est pas là.
Brosser son portrait n’était donc pas chose aisée,
sauf à le faire à sa manière : celle du Jeu de
l’oie, de l’itinéraire codé.
C’est ainsi que Paule Zajdermann et Antoine de
Gaudemar nous font entrer dans la vie de l’un des
auteurs français les plus singuliers et les plus
attachants de ce temps. C’est le 58ème portrait de
cette collection.
Extrait de roman : « Il m’a accompagné jusqu’à la
librairie de l’immeuble Edwards Torres où j’ai eu
la chance de découvrir parmi les livres en soldes
un vieux plan de Paris et de sa banlieue. Et quand
nous sommes arrivés sur le palier de mon
appartement, il m’a ouvert la porte avec le double
de la clef et a remis celui-ci dans sa poche.
- À ce soir ! m’a-t-il dit.
- À ce soir ! »
Voix off : L’œuvre romanesque de Patrick Modiano a
quelque chose de résolument topographique :
précision des lieux, adresses, numéros de
téléphone… Tout indique dans ses romans
l’obsession d’un parcours, d’une quête. Héros
modestes et souvent indécis, les personnages de
Modiano sont toujours sur la trace de quelqu’un,
sur la piste d’un souvenir, à la recherche d’une
preuve ou d’une confirmation de leur histoire. Ils
arpentent le Paris des années 60, 70 ou parfois
80. Et le tracé de leurs errances révèle les
contours d’une autre carte, autrement plus
enfouie, la carte d’une identité perdue, vestiges
d’une période trouble autour de laquelle toute
l’œuvre s’articule : la deuxième guerre mondiale,
l’Occupation. Cette époque qu’il n’a pas vécue
prend chez lui une force d’évocation telle,
acquiert une telle charge de vérité même si elle
est estompée par une mémoire souvent oublieuse,
que Patrick Modiano a pu écrire de lui-même que sa
mémoire précédait sa naissance.
Patrick Modiano : Oui, c’était une allusion à la
période de l’Occupation, parce qu’évidemment, j’ai
toujours eu l’impression que j’étais… issu de
cette époque, enfin que c’était une sorte de
terreau de laquelle (sic) j’étais issu puisque
finalement, c’est propre aussi à beaucoup de gens
qui sont nés la même année ou l’année précédente,
enfin 45… 44…, c’est qu’évidemment, souvent
évidemment, d’une manière très banale, c’est que,
quelquefois leurs parents, les hasards dans
lesquels ils sont nés, évidemment, ont été
provoqués par les… par les… secousses qu’ont
provoquées l’Occupation (sic) … C’est vrai que des
gens se rencontraient dans des périodes comme
l’Occupation, qui ne se seraient jamais rencontrés
dans des périodes de paix ou dans des périodes
plus calmes parce qu’il y avait les hasards,
toutes les périodes troubles provoquent des
hasards ; alors évidemment, c’est comme une nuit
originelle, comme si l’Occupation était une sorte
de nuit originelle, on a l’impression qu’on a des
souvenirs de choses qui ont juste précédé votre
naissance, comme… »
Voix off : Louisa Colpeyn et Albert Modiano, les
parents de Patrick, se rencontrent dans le Paris
occupé de 1942. Louisa Colpeyn a alors 24 ans et
débarque d’Anvers où elle a grandi dans le milieu
des dockers avant de commencer une carrière
d’actrice de music-hall et de figurante de cinéma.
Albert Modiano, né en 1912 à Paris dans une
famille juive d’Alexandrie, est un jeune homme
instable, vivant de vagues combines et de projets
chimériques. Ne s’étant pas fait recenser comme
juif, il vit depuis le début de l’Occupation sous
une fausse identité. Elle, menacée d’être envoyée
en Allemagne, est venue tenter sa chance à Paris.
Extrait de roman : « Les semaines suivantes, mon
père et ma mère firent plus ample connaissance.
Ils se retrouvaient souvent dans un petit
restaurant russe, rue Faustin Hélie. Au début, il
n’osait pas dire à ma mère qu’il était juif.
Depuis son arrivée à Paris, elle travaillait au
service synchronisation de la Continental, une
firme de cinéma allemande installée sur les
Champs-Élysées. Lui se cachait dans un manège du
Bois de Boulogne, dont l’écuyer était l’un de ses
amis d’enfance. »
Henry Rousso, historien : « Il baigne dans cette
période, c’est-à-dire qu’il a non seulement lu
mais il a intériorisé quelque chose qu’il n’a pas
vécu. C’est peut-être le grand paradoxe qui
rapproche l’historien de l’écrivain : il est la
mémoire de quelque chose qu’il n’a pas vécu. C’est
par définition le travail de l’historien.
Évidemment, on ne le fait pas de la même manière…
Et il le fait aussi sur un mode obsessionnel et
ça, c’est quelque chose qui m’a fasciné, encore
que je n’en étais pas conscient tout de suite, je
l’ai réalisé après. Quand on parle de Modiano, on
associe immédiatement l’Occupation à Modiano alors
que je pense que c’est un écrivain qui mérite
évidemment beaucoup plus ; ce n’est pas simplement
l’Occupation qui est importante mais malgré tout,
cette obsession est importante. Pourquoi ?
Pourquoi est-il, lui, né en 45, obsédé par une
période qu’il n’a pas vécue ? Au-delà de son
parcours personnel, parce que c’est toujours un
peu simple… Enfin, c’est un peu simple, ça suffit
pas de dire « Il a vécu ceci » ou « ses parents
ont vécu cela, donc il est obsédé par… » Il se
fait… Il exprime et il anticipe une obsession
nationale, c’est une banalité de le dire
aujourd’hui. Quand on le disait il y a dix ans,
enfin, je l’ai écrit il y a dix ans, on disait : «
Qu’est-ce qu’il raconte ? » Aujourd’hui, c’est
l’évidence même. S’il y a une période qui obsède
notre conscience nationale, c’est bien celle-là.
Alors, comment se fait-il qu’il ait exprimé si tôt
ce qui allait devenir une obsession nationale ?
C’est pas simplement parce qu’il a écrit des
livres que nous sommes aujourd’hui préoccupés de
cette période ! Il exprime quelque chose qui est
l’essence de sa génération, je crois… »